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La violence dans les communautés trans

Dernière mise à jour : 12 avr.


Comment défendre une cause qui nous tient à cœur sans voler la voix des personnes qui vivent cette situation personnellement? C’est dans cet état d’esprit que j’ai pris la décision de coécrire cet article avec une personne trans, Juliana. Dans son cas, la case cochée à sa naissance a été « homme », étant donné ses organes génitaux, mais elle vit sa véritable expression de genre plutôt en tant que femme. Puisque la société dans laquelle nous vivons est, selon moi, loin d’être suffisamment inclusive, il me semble fondamental de discuter des enjeux vécus par les personnes trans et plus précisément des violences multiples auxquelles elles font face dans leur quotidien.


D’abord, qui est regroupé sous le terme « trans »? Toutes les personnes qui vivent un certain éloignement quant au genre qui leur a été assigné à la naissance, soit les personnes trans, transgenres, transsexuelles ou simplement tout individu qui s’identifie comme tel.


Les communautés trans vivent de la violence dans plusieurs sphères de leur existence tant au niveau institutionnel, physique ou verbal et d’où découle inévitablement une profonde violence psychologique.


Être trans, c’est vivre du harcèlement de rue, surtout pour les personnes ayant une expression de genre considéré comme féminine. D’ailleurs, les témoignages de Vivek Shraya, écrivaine et artiste canadienne trans multidisciplinaire d’origine indienne, dans J’ai peur des hommes sont poignants et révélateurs de la réalité vécue par cette communauté marginalisée. Elle y raconte entre autres que quelqu’un lui a craché dessus lorsqu’elle attendait à l’arrêt d’autobus, qu’elle s’est fait menacer d’un coup de poing à l’école et y relate aussi les nombreuses reprises où elle s’est fait crier des insultes telles que « tapette » [1].


De ce harcèlement résulte une hypervigilance, soit une peur constante d’être interpellé.e ou attaqué.e ainsi qu’une peur de se révéler et de s’assumer pleinement. Selon une étude canadienne de 2020, 84% des personnes trans ou non-binaires qui ont participé à ce sondage évitent certains lieux publics par crainte de harcèlement ou d’étiquetage [2].


Être trans, c’est vivre de la violence quotidienne, notamment lorsqu’une personne commet une erreur quant à son identité de genre. Ce phénomène se nomme « mégenrage ». Même si la terminologie de ces enjeux peut être complexe et changeante, il ne faut pas sous-estimer le pouvoir politique et psychologique des mots. C’est en fait bien simple : il suffit de demander le pronom approprié ou d’utiliser un langage neutre. Pas de monsieur ou madame!


Être trans, c’est avoir une chance sur trois de vivre de la discrimination lors d’une embauche pour un emploi [3].


Être trans, c’est avoir plus de chance de se retrouver à la rue. En effet, l’itinérance peut être une conséquence du rejet de la part de la famille ou de problèmes de consommation reliés à la stigmatisation [4], cette dévalorisation vécue à travers le regard d’autrui par une personne qui s’écarte de la norme [5]. À ceci s’ajoute qu’une fois en situation d’itinérance, les personnes trans peuvent avoir de la difficulté à accéder à des refuges puisque ceux-ci sont souvent binaires ou encore rattachés à des idéologies religieuses conservatrices. Elles doivent alors parfois arrêter leurs traitements hormonaux d’une part, pour pouvoir être accueilli.e et d’autre part, pour ne pas donner l’impression d’être une personne qui dépense sur des choses « inutiles » [6]. Cette réduction d’hormones est d’ailleurs dangereuse en soi, car elle augmente les risques de dépression et d’apathie [7]. De plus, être accueilli.e signifie « jouer le jeu », c’est-à-dire prétendre être un sexe ou l’autre, ce qui provoque un fort sentiment de honte et contribue à ce que les personnes trans évitent les refuges. De cet évitement s’ensuit alors une impression erronée qu’il n’y a pas de population à desservir et donc aucun changement ou investissement n’est mis en place pour pallier cette problématique [8].


Il faut toutefois souligner avec enthousiasme les efforts de la société québécoise à être tranquillement plus inclusive. En janvier 2020, la Cour supérieure a déclaré discriminatoires les inscriptions du sexe (femme-homme), les désignations mère-père dans les registres de l’état civil (actes de naissance, de mariage, de décès ou autre) ainsi que l’exigence d’une lettre d’un professionnel attestant le changement de sexe pour les personnes trans ou non-binaires. Le législateur se voit donc accorder un laps de temps jusqu’au 31 décembre 2021 pour changer la loi [9]. Il était plus que temps que notre société réalise qu’associer les organes génitaux à une identité de genre est en soi plutôt étrange [10].


De plus, en décembre 2020, la Loi visant à protéger les personnes contre les thérapies de conversion dispensées pour changer leur orientation sexuelle, leur identité de genre ou leur expression de genre a été adoptée. Dire que de telles pratiques n’ont pas été interdites avant! Le projet de loi 70 prévoit également une forme de réparation, probablement monétaire, pour les milliers de personnes trans victimes de ces thérapies et de leurs effets psychologiques dévastateurs. Pour reprendre les mots exacts de Ariane Marchand-Labelle du Conseil québécois LGBT : « Quelqu’un qui vit ça est vraiment une victime d’exploitation autant émotionnelle que financière » [11].


Être trans, c’est aussi subir de la violence physique… Beaucoup de violence physique selon de nombreuses études dont les données sont ahurissantes. Les chiffres variant d’une étude à l’autre, entre 47% et 85% des personnes trans sont ou seront agressées sexuellement au cours de leur existence [12]. Même dans un contexte de relations, elles sont également plus à risque de vivre de la violence conjugale que les personnes cisgenres (non-trans): 54% ont en effet expérimenté ce genre de violence [13]. Plusieurs raisons permettent de comprendre les raisons qui poussent ces individus à rester dans des relations toxiques : basse estime de soi, peur de ne pas trouver un.e autre partenaire qui voudra d’une personne trans (parfois réitéré par le ou la partenaire actuel.le), insécurité financière et d’emploi, etc. [14].


Mais pourquoi tant de violence? Pourquoi tant de rigidité face à la différence? Il faut croire que nous tenons fort à l’ordre établi et qu’accepter les personnes trans menace trop nos repères qui sont signes de confort [15]. Pourtant, « rarement dans l’histoire une société a-t-elle été amenée à accepter des changements pour lesquels elle n’était pas prête. […] Pendant que des guerriers vont trop loin, des conservateurs tirent également la couverture de leur côté […] nous permett[a]nt d’avancer selon la règle des petits pas, à la satisfaction de tous. Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter ou de se sentir menacé » [16].


« Vivre dans notre société en tant que personne trans, c’est perdre de liens avec des membres de sa famille, c’est se faire dénigrer dans sa relation amoureuse, c’est se faire culpabiliser avec des phrases comme ‘‘c’est pas vrai que je vais perdre mon frère’’, c’est de vivre du mégenrage pas seulement accidentel, mais aussi volontaire, c’est recevoir des insultes en public du genre ‘‘esti que t’es laid’’, c’est se faire demander de quitter les vestiaires… »


En 2021, il est plus que temps de se conscientiser à ces enjeux, de faire preuve d’inclusivité, d’apprécier la beauté de la diversité et de se porter à la défense des personnes trans!


Voici quelques organismes communautaires pouvant servir de ressources aux personnes trans en situation difficile :


  • Aide aux trans du Québec (ATQ)

  • Action Santé Traverti(e)s & Transsexuel(le)s du Québec (ASTT(e)Q)

  • Enfants transgenres Canada

  • À deux mains - Head & Hands

  • Trans Outaouais

  • TRANS-Mauricie/Centre-du-Québec

  • The Intersex Society of North America (ISNA)




Coécriture : Laurence Caron-Bleau et Juliana Sans-Remord Rock

Témoignage : Juliana Sans-Remord Rock





Références


[1] Vivek Shraya, J’ai peur des hommes, Québec, Les éditions du remue-ménage, 2018.


[2] Rapport trans pulse Canada n° 1 de 10, « Tableau 2 : Santé et bien-être des personnes trans et non-binaires au Canada par province/territoire » à la p 9, en ligne : <https://transpulsecanada.ca>.


[3] Céline Gobert, « Le tiers des québécois hésiteraient à embaucher des personnes trans » Journal Métro (13 octobre 2020), en ligne : <https://journalmetro.com>.


[4] Choi, S. K., Wilson, B. D., Shelton, J., & Gates, G., « Serving our youth: The needs and experiences of lesbian, gay, bisexual, transgender, and questioning youth experiencing homelessness », 2015, en ligne : <http://williamsinstitute.law.ucla.edu>.


[5] Erving Goffman, Stigmate. Les usages sociaux du handicap, Paris, Les Éditions de Minuit, 1975 à la p 57.


[6] Côté, P.-B., & Blais, M. (2019). « Between resignation, resistance and recognition: A qualitative analysis of LGBTQ+ youth profiles of homelessness agencies utilization » Children and Youth Services Review aux pp 437-443 [Côté & Blais].


[7] Rainbow Health Ontario, Sherbourne’s guidelines for gender-affirming primary care with trans and non-binary patients, 4e édition.


[8] Côté & Blais, supra note 6 ; Abramovich, A. (2017). Understanding how policy and culture create oppressive conditions for LGBTQ2S youth in the shelter system. Journal of Homosexuality, 64(11), 1484-1501.


[9] Guillaume Bourgault-Côté, « Victoire judiciaire importante pour les personnes trans et non binaires », Le Devoir (29 janvier 2021), en ligne : < ledevoir.com >.


[10] Judith Butler, Trouble dans le genre, La Découverte, 1990.


[11] Véronique Prince, « Thérapies de réorientation sexuelle : Québec veut légiférer », La Presse (22 septembre 2020), en ligne : <https://ici.radio-canada.ca>.


[12] Arnaud Alessandrin et Karine Espineira, Sociologie de la transphobie, 2015; 2015 U.S Transgender Survey.


[13] 2015 U.S Transgender Survey.


[14] Vanessa (Sam) Asselin-Mailloux, « Violence entre partenaires intimes et maisons d’hébergement : qu’en est-il des femmes trans? », Université d’Ottawa, 2020 à la p 48, en ligne : <https://ruor.uottawa.ca>.


[15] Judith Lussier, On peut plus rien dire : Le militantisme à l'ère des réseaux sociaux, Éditions Cardinal, 2019 à la p.93 [Lussier].


[16] Lussier, supra note 14 à la p.99.


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